Translanguaging et alternance codique : quelle est la différence ?
L’une des questions les plus fréquemment posées après une présentation sur le translanguaging est : quelle est la différence entre l’alternance codique et le translanguaging ? En fait, des membres de l’audience et des étudiants viennent souvent me voir avec des transcriptions de discours ou d’écrits impliquant plusieurs langues nommées et demandent : « Est-ce que c’est de l’alternance codique ou du translanguaging ? »
Alternance codique
L’alternance codique fait référence à l’alternance entre les langues dans un épisode communicatif spécifique, comme une conversation ou un échange d’e-mails, ou encore des signes comme ceux mentionnés ci-dessous. L’alternance se produit généralement à des points précis de l’épisode communicatif et, comme le montre la recherche en linguistique, elle est régie par des règles grammaticales ainsi que des règles interactionnelles (séquençage conversationnel). Le point de départ de toute analyse de l’alternance codique est généralement l’identification des langues impliquées ; elle se poursuit ensuite par une analyse structurelle ou fonctionnelle en termes de processus d’intégration de différents systèmes grammaticaux en une unité cohérente, et des objectifs non linguistiques que le passage d’une langue à une autre peut servir à un moment donné.
Le terme « alternance codique » est présent dans le discours académique depuis des décennies ; il est bien établi en tant que concept linguistique et a été étudié par de nombreux chercheurs sous différents angles. Il existe des livres, des numéros spéciaux de revues, des centaines d’articles et des conférences internationales consacrés à l’étude de l’alternance codique, et certaines personnes y sont particulièrement attachées lorsqu’un autre concept émerge, apparemment avec vigueur, pour envahir l’espace discursif. Ainsi, la première chose que je dis habituellement aux gens est que le translanguaging n’a absolument pas l’intention de remplacer l’alternance codique. Ce sont deux concepts théoriques et analytiques très différents, issus de contextes très distincts.
Translanguaging
À l’inverse, le translanguaging n’est ni un objet ni une chose en soi à identifier et à analyser ; c’est un processus de création de sens et de signification. L’accent analytique est donc mis sur la manière dont l’utilisateur de la langue puise dans différentes ressources linguistiques, cognitives et sémiotiques pour donner du sens. L’identité des langues individuelles en termes structurels et/ou socio-politiques ne devient pertinente que lorsque l’utilisateur les manipule délibérément. De plus, le translanguaging définit la langue comme une ressource multilingue, multimodale et multisensorielle de création de sens et de signification. Ce faisant, il cherche à remettre en question les frontières : les frontières entre les langues nommées, les frontières entre les moyens de communication dits linguistiques, paralinguistiques et non linguistiques, ainsi que les frontières entre la langue et les autres capacités cognitives humaines. La langue, dans son sens conventionnel de discours et d’écriture, n’est qu’une des nombreuses ressources utilisées par les gens pour la communication quotidienne.
Il y a quelques années, j’ai remarqué ce panneau lors d’une promenade matinale à Chungyuan, Taïwan.

Crédit d’image : Panneau avec l’aimable autorisation de Li Wei.
Il a attiré mon attention parce qu’il enfreint explicitement les règles grammaticales standard de l’alternance codique, qui stipulent que les mots grammaticaux tels que be et les marqueurs possessifs comme le « 's » anglais ne doivent pas être alternés. Une analyse de l’alternance codique ne dépasserait probablement pas l’identification des deux caractères chinois en haut comme signifiant « aujourd’hui » ; le caractère japonais en dessous est l’équivalent du marqueur possessif « 's », et les deux caractères chinois au milieu signifient « fruit ». En fait, elle pourrait omettre les parties représentées par des dessins et des couleurs. Mais au-delà de la surface du panneau, il y a tant à lire. Le caractère japonais unique fait référence à l’histoire coloniale de Taïwan, occupée par le Japon entre 1895 et 1945, ainsi qu’à l’identification culturelle des jeunes Taïwanais d’aujourd’hui avec le Japon. Et le mot japonais pour « pastèque » se prononce suika, qui ressemble beaucoup au terme chinois shuikuo (en Wade-Giles) pour désigner le fruit.
Les théories linguistiques tendent à se concentrer exclusivement sur la langue conventionnelle, et à exclure les gestes, les postures, les expressions faciales, la disposition spatiale, le style de police, etc. — d’où les divisions entre les caractéristiques linguistiques et non linguistiques. Dans le cadre du processus de conventionnalisation, des ensembles de codes linguistiques sont désignés sous des noms comme anglais, arabe ou chinois, par exemple. Les gestes et la position spatiale peuvent également être culturellement spécifiques et conventionnalisés, bien que cela ne se produise généralement pas dans les théories linguistiques. Le translanguaging veut remettre en question les divisions entre les soi-disant « codes linguistiques » d’une part et les moyens de communication « non linguistiques » d’autre part ; ils font tous partie du répertoire des ressources de création de sens et de signification. De même, le translanguaging veut remettre en question les divisions entre les langues nommées et les donner à voir comme différentes conventions culturelles, et certaines personnes sont socialisées de façon à naviguer entre ces conventions et les traversent dans leur communication quotidienne ; ce sont les soi-disant « multilingues ».

Crédit d’image : Panneau avec l’aimable autorisation de Li Wei.
Voici un autre panneau du même magasin, photographié et envoyé par un étudiant. Comparé au premier panneau, l’espace pour les caractères du mot « fruit » est occupé par une image découpée d’ananas. Au lieu de is, le mot anglais cut est écrit, et un signe de la main est ajouté avec le mot chinois pour « prix spécial » et le mot anglais cut répété. Le signe de la main lui-même possède plusieurs index — généralement compris comme le signe de la victoire en Occident, une pose photographique populaire en Asie de l’Est exprimant un sentiment de bonheur ou de mignonnerie, et un geste traditionnel chinois signifiant « couper ». Une lecture par alternance codique de ces panneaux pourrait, bien sûr, révéler certains aspects de la juxtaposition des différents codes linguistiques. Mais une lecture en translanguaging a la capacité de révéler bien plus de la sémiotique sociale de ces panneaux qui transcendent les frontières entre langues nommées et entre indices linguistiques et non linguistiques.
Crédit de l’image à la une : Hong Kong Night par Annie Spratt. Domaine public via Unsplash.
Li Wei est professeur de linguistique appliquée et directeur du UCL Centre for Applied Linguistics, à l’UCL Institute of Education, University College London, UK. Il est membre de l’Academy of Social Sciences (AcSS), UK, et rédacteur en chef du International Journal of Bilingualism et de la Applied Linguistics Review. Ses recherches couvrent différents aspects du bilinguisme et du multilinguisme, de l’acquisition du langage et du contrôle cognitif aux pratiques multilingues et à la politique linguistique. Wei est l’auteur de « Translanguaging as a Practical Theory of Language » publié dans Applied Linguistics.
Le Translanguaging en tant que méthode
Cet article soutient que le translanguaging est en soi une méthodologie offrant un nouveau cadre conceptuel qui favorise plusieurs changements analytiques importants : un déplacement de la langue considérée comme un ensemble de codes abstraits vers la création de sens et de signification ; une attention portée à un éventail plus large de ressources multisémiotiques, tout en refusant de privilégier certains modes et méthodes de création de sens par rapport à d’autres ; et une approche du translanguaging comme une expérience intégrée expansive. Ce cadre méthodologique nous amène à poser de nouvelles questions de recherche et à trouver des moyens alternatifs de penser et de parler des données, ainsi que des méthodes de collecte et d’analyse de ces données. Cet article réitère également mes motivations pour l’analyse des moments, qui propose que les actions spontanées soient considérées comme des points de données significatifs pour comprendre le rythme et la signification de la vie sociale.
L’article de Jerry Lee (2022) arrive à point nommé et ses implications sont plus profondes qu’elles n’y paraissent. Pour moi, l’appel à des méthodologies de recherche sur le translanguaging est un appel à transformer notre manière de penser et de parler de la recherche en linguistique appliquée, à rejeter la pensée abyssale (García et al., 2021) et à décoloniser la méthodologie. Concernant le sujet spécifique du translanguaging, l’article de Lee reflète des frustrations croissantes (oui, au pluriel) provenant de différentes sphères. D’abord, malgré les tentatives répétées de certains de l’écarter comme si la notion n’apportait rien de nouveau ou de spécifique, le translanguaging montre est toujours aussi présent dans les discours. Ensuite, la frustration provient de ceux qui ont recours au terme translanguaging, mais le considèrent principalement comme une étiquette descriptive pour les pratiques de mélange linguistique (par exemple, dans les salles de classe, les interactions quotidiennes, les médias numériques). Ils estiment que les principaux défenseurs du translanguaging n’ont pas réussi à proposer de méthode précise pour collecter ou analyser les données de translanguaging. Par exemple, on parle de translanguaging comme transcendant les frontières non seulement entre les langues nommées, mais aussi entre la langue et d’autres systèmes sémiotiques, mais les chercheurs continuent d’utiliser des conventions de transcription et des procédures qui ne capturent pas la dynamique et la multimodalité de leurs données ; de plus, les défenseurs des pédagogies du translanguaging n’ont pas encore montré de preuves convaincantes que les élèves apprennent mieux la langue cible dans les classes de langues secondes ou étrangères s’ils sont autorisés à utiliser davantage leur(s) langue(s) maternelle(s) (voir Li & Garcia, 2022, pour une discussion sur les raisons pour lesquelles le translanguaging ne concerne pas l’utilisation de la L1 dans l’enseignement et l’apprentissage des langues).
L’article de Lee reflète également les frustrations des « théoriciens du translanguaging », faute de meilleur terme, pour qui le translanguaging est déjà une perspective méthodologique ; il incite les gens à faire précisément ce que Lee propose, c’est-à-dire trouver une manière de faire de la recherche en linguistique appliquée et de développer un discours pour être en mesure d’en parler (une autre signification du translanguaging) qui soit radicalement différent des approches et méthodes conventionnelles. Dans ce bref commentaire, je cherche à discuter certaines prémisses de la méthodologie du translanguaging — je parle de « méthodologie » comme d’un cadre conceptuel à propos de la manière de faire de la recherche et des « méthodes » utilisées comme des stratégies, outils et techniques spécifiques de collecte et d’analyse des données. La méthodologie détermine la manière dont les questions de recherche sont posées, ce qui à son tour détermine les preuves nécessaires pour répondre aux questions de manière spécifique et s’interroge sur les méthodes qui pourraient être appropriées pour recueillir et analyser ces preuves. En ce sens, le titre de ce commentaire devrait être Le translanguaging en tant que méthodologie. Mais je paraphrase ici le titre du livre de Chen Kuan-hsing, Asia as Method : Towards Deimperialisation, pour souligner l’objectif de décolonisation qui sous-tend le projet de translanguaging (García et al., 2021). Comme je l’ai expliqué dans Li (2014), je considère l’objectif de la linguistique appliquée comme étant la compréhension de l’expérience de notre humanité, et je vois le langage — c’est-à-dire la création de sens et de signification par l’orchestration « d’un assemblage de propriétés et capacités matérielles, biologiques, sémiotiques et cognitives… en temps réel et à travers différentes échelles temporelles » (Thibault, 2017, p. 82) — et non la langue, comme le cœur de la socialité humaine (voir aussi Halliday, 1985). Le translanguaging se concentre fermement sur les expériences vécues par la vaste majorité de la population humaine (c’est-à-dire les bilingues et les multilingues), ceux qui ont été socialisés d’une manière qui leur permet de connaître et d’utiliser des structures linguistiques, des mouvements corporels et des pratiques symboliques que les chercheurs identifient et attribuent à différentes langues et cultures nommées. Les chercheurs en translanguaging considèrent les langues nommées comme des constructions politiques et idéologiques. Le cerveau humain ne stocke pas différentes langues nommées dans différentes parties de lui-même ; il n’y a pas de commutateur qui gère l’activation ou la désactivation des langues nommées ; et la soi-disant représentation et le traitement cognitif des différentes langues nommées — certaines caractéristiques distinctives — sont conséquents à la socialisation et aux expériences vécues. Il est important de souligner (Li, 2016, 2018) que les êtres humains ont une impulsion innée à dépasser les frontières entre les langues nommées fixées par les linguistes, ainsi qu’à transcender les frontières entre la langue et d’autres ressources sémiotiques auxquelles ils ont accès pour créer du sens et donner du sens.
D’un point de vue méthodologique, l’accent de la recherche en linguistique appliquée, en particulier dans les études sur le bilinguisme et le multilinguisme, devrait donc être mis sur la manière dont les humains orchestrent une vaste gamme de ce que Thibault (2017) appelle des propriétés et capacités matérielles, biologiques, sémiotiques et cognitives en temps réel ainsi qu’à travers différentes échelles temporelles, transcendant les frontières artificielles et idéologiques entre les langues nommées et le langage ainsi que tout autre moyen sémiotique de création de sens et de signification. Cela nécessite plusieurs changements méthodologiques importants : déplacer l’attention de la langue en tant que code abstrait pour se concentrer sur la création de sens et de signification à travers le trans-languag-ing. Ce n’est ni la langue interne ni externe (au sens de Chomsky) qui devrait être au centre des recherches en linguistique appliquée, contrairement aux programmes de la linguistique théorique et formelle, mais le languaging comme action et création de sens située. En fait, Halliday a soutenu il y a quelque temps que la langue en tant que système sémiotique social dynamique et complexe offre un « potentiel de signification », et la linguistique est l’étude de la manière dont les gens échangent des significations en utilisant la langue (1985).
Il est également important de prêter attention à une gamme plus large de ressources multisémiotiques tout en refusant de privilégier certains modes et méthodes de création de sens par rapport à d’autres. Pour aller plus loin dans la métaphore de l’orchestration : ce n’est pas la quantité, mais la qualité qui compte dans la création musicale — les percussionnistes sont tout aussi importants que les violonistes dans la création de sens en musique. Différentes orchestrations conduisent à différentes significations. Pour comprendre le sens d’une pièce de musique orchestrale, on n’écouterait pas un seul instrument ou un instrument à la fois. Il en va de même pour le translanguaging ; un changement apparemment mineur d’expression faciale, de posture corporelle ou de taille et de style de police peut modifier la signification d’un message tout aussi significativement qu’un changement dans le choix des langues nommées. Bien sûr, une même pièce de musique peut avoir différents arrangements, et chaque performance peut avoir son propre effet spontané. Le translanguaging, en tant que perspective analytique, se concentre sur la nature performative du comportement langagier et s’ancre dans la création de sens et de signification.
Enfin, il faut aborder le translanguaging comme une expérience intégrée expansive. D’un point de vue analytique, il ne faut pas se concentrer sur un seul moyen de création de sens (linguistique ou autre) à la fois, mais sur l’assemblage et l’orchestration de moyens divers. Nous avons donc besoin d’une approche maximaliste qui se concentre sur la gestion simultanée de multiples moyens de création de sens et de signification, qui inclut le rôle joué par des éléments tels que les sentiments, l’expérience, l’histoire, la mémoire, la subjectivité, ainsi que l’idéologie et le pouvoir dans le (trans)languaging.
Il s’ensuit que les types de questions de recherche que l’on pose dans ce cadre méthodologique peuvent être très différents de ceux qui ont été posés jusqu’à présent dans les paradigmes méthodologiques conventionnels. Personnellement, mon intérêt se porte sur les questions suivantes :
- Comment les entités politiques des langues nommées sont-elles représentées cognitivement ? Et qu’est-ce qui constitue une « représentation cognitive » ?
- Pourquoi l’accès à la diversité des propriétés et capacités pour le translanguaging n’est-il pas égal, à la fois de manière synchrone entre différents individus, communautés et cultures, et de manière diachronique à travers différentes périodes historiques ?
- Quel est le rôle des actions ponctuelles ou spontanées dans la création de sens et de signification ?
Je reconnais que ces questions sont encore assez conventionnelles, dans le sens où elles sont liées à des paradigmes de recherche établis en psycholinguistique, sociolinguistique et pragmatique linguistique, même si elles n’ont peut-être pas été posées de cette manière spécifique. Ce que je pense que Lee nous demande de faire, c’est un changement de paradigme épistémologique fondamental pour délégitimer le statu quo méthodologique. Une frustration que j’ai éprouvée est l’insistance des relecteurs et éditeurs de revues académiques pour qu’un article de recherche contienne une section « méthodes », parfois appelée à tort « section méthodologique », où l’auteur doit expliquer clairement combien de participants étaient impliqués et combien d’heures de données ont été collectées. J’ai trouvé profondément insatisfaisant de devoir déclarer dans mes propres articles que « Ceci est un essai critique, pas un rapport sur une seule recherche empirique. Néanmoins, nous utilisons des données tirées de… » (Li & Zhu, 2021, p. 739) et « Cet essai critique n’a pas pour but de rapporter un projet empirique en tant que tel. Les deux cas que nous décrivons ci-dessous sont des exemples de… » (Li & Garcia, 2022, p. 2). Ce n’est pas que je ne puisse pas fournir les chiffres précis — c’est la partie la plus facile — mais le type de recherche auquel je participe n’a généralement pas de date de début ou de fin clairement définie, et ne peut pas non plus être représenté par des dichotomies telles que « chercheur/rechercheur » et « sujet de recherche » (voir plus loin, Li et al., 2020). En fait, si l’on déplace l’accent analytique vers l’assemblage et l’orchestration de divers moyens de création de sens, nous devrons également envisager des formats radicalement différents pour la publication des recherches, comme certaines plateformes de recherche sur la communication visuelle et les multimodalités l’expérimentent déjà.
Rendons à César ce qui est à César : l’auditeur blanc[1] « sujet à l’écoute blanche » (Flores & Rosa, 2015) excelle dans l’écoute sélective ; peu importe combien de fois nous répétons que les langues nommées existent en tant que constructions politiques et idéologiques (Li, 2022), il persiste pour nous accuser de nier l’existence des langues nommées. Nommer les langues comme si elles étaient des entités structurelles et psychologiquement distinctes est intrinsèquement lié à la mentalité colonisatrice de « un État-nation, une langue » que le translanguaging cherche précisément à contester. Face à des données dites de langue mixte, c’est-à-dire des discours contenant des éléments de différentes langues nommées, on est également confronté à un choix méthodologique : identifier et séparer les éléments en différentes langues nommées d’abord, ou se concentrer sur la création de sens par l’assemblage d’éléments divers, cette dernière approche constituant une approche de translanguaging.
Néanmoins, mon premier article substantiel sur le translanguaging, Li (2011), proposait une méthode alternative spécifique, à savoir « l’Analyse de Moments » (voir aussi TK Lee, 2022). La motivation pour l’Analyse des Moments était entièrement personnelle. J’ai été formé dans le paradigme sociolinguistique variationniste quantitatif et j’ai ensuite travaillé pendant de nombreuses années dans un département de pathologie du langage et de la parole, avec des collègues utilisant principalement des conceptions et méthodes expérimentales en clinique ou en laboratoire. Comme mon intérêt principal portait sur les expériences vécues des individus bilingues et multilingues, j’ai ressenti le besoin d’un « changement de paradigme, en m’éloignant des approches orientées vers la fréquence et la régularité, cherchant des motifs, pour se concentrer sur des actions et performances spontanées, impromptues et momentanées de l’individu » (p. 1224). Soyons clairs, je ne vois rien de mal à rechercher des modèles dans les comportements individuels. Mais les modèles comportementaux sont pour moi des résultats à long terme d’actions originelles et momentanées, qui deviennent reconnues, adoptées et répétées par la même personne ou par d’autres. J’étais particulièrement intéressé par la créativité spontanée que montrent les bilingues en combinant des éléments de différentes langues nommées et d’autres systèmes sémiotiques pour créer des expressions nouvelles dans l’interaction sociale, que ce soit en face à face ou numériquement (Li, 2020 ; Li et al., 2020 ; Li & Zhu, 2019, 2021). L’analyse des moments m’aide à me concentrer sur ce qui a incité une action spécifique (par exemple, créer une nouvelle expression en transcrivant ; Li & Zhu, 2019) à un moment donné, ainsi que sur les conséquences de cette action, y compris les réactions des autres personnes. Un « moment » dans « l’analyse des moments », comme expliqué dans Li & Zhu (2013, p. 523), se distingue par deux caractéristiques clés. Premièrement, il est banal, mais perceptible par les participants à l’interaction sociale ainsi que par l’analyste. Il est banal dans le sens où il se produit naturellement dans l’interaction conversationnelle et n’est pas un « incident critique » qui changerait complètement la vie de l’individu. Cependant, un moment qui mérite d’être analysé doit être perceptible à la fois par les participants et par l’analyste en raison de sa créativité. Ainsi, un moment créatif est souvent commenté directement par les participants, soit immédiatement, soit à un moment ultérieur de l’interaction, ou marqué par une pause de réflexion. Un tel moment est également perceptible par l’analyste, dont le rôle est de « comprendre comment les participants tentent de comprendre leur monde » (Smith & Osborn, 2015). Deuxièmement, la perceptibilité du moment signifie qu’un moment digne d’être analysé a des conséquences procédurales, un concept généralement associé à l’analyse conversationnelle (Schegloff, 1991), où l’analyste s’intéresse à savoir si et comment le contexte ou le cadre de l’interaction sociale a des conséquences sur la forme, la trajectoire, le contenu ou le caractère de l’interaction menée par les participants.
Pour étudier ces moments, on peut utiliser une variété de stratégies, outils et techniques : l’observation participante dans le cadre de l’ethnographie, le paysage linguistique, les méthodes de marche (O’Neill & Roberts, 2019), etc. J’ai souligné l’importance des données de métalangage, c’est-à-dire des commentaires sur les pratiques langagières du locuteur en tant qu’expérience vécue, car elles facilitent l’analyse phénoménologique interprétative, qui m’intéresse, à savoir que les participants tentent de comprendre leur monde ; le chercheur tente de comprendre comment les participants tentent de comprendre leur monde » (Smith & Osborn, 2015, p. 25). En termes pratiques, les méthodes spécifiques que j’ai utilisées pour l’analyse des moments sont le regard, l’écoute, la parole et la réflexion, ou LLTT (Looking, Listening, Talking, and Thinking [Li & Zhu, 2013, p. 520]) — toutes choses que je fais normalement dans la vie quotidienne, mais avec un accent analytique plus poussé, car j’ai des questions de recherche spécifiques auxquelles je veux répondre. À notre époque où les données massives sont omniprésentes et qu’il existe une crise de la reproductibilité dans les sciences, certains chercheurs voudront sans doute ne pas analyser les données recueillies par de telles méthodes, car elles sont non systématiques et anecdotiques. Mais c’est précisément la systématicité et la reproductibilité que je cherche à remettre en question en faisant de la linguistique appliquée. Comme je l’ai dit plus haut, je m’intéresse à la compréhension de l’expérience humaine dans le sens quotidien. Cela peut bien être considéré par certains comme un sujet non scientifique pour commencer, et cela me convient tout à fait, car je ne cherche pas à observer des fréquences et des régularités dans la vie quotidienne. Je m’intéresse davantage à la manière dont les êtres humains résolvent les problèmes du chaos de leur vie quotidienne en assemblant et orchestrant les multiples ressources auxquelles ils ont accès, c’est-à-dire le translanguaging. Les expériences vécues sont personnelles et sensibles au temps et au contexte, et ne peuvent pas être reproduites par d’autres dans un cadre différent à un autre moment. Les sentiments et les émotions, qui sont si cruciaux dans les expériences personnelles, se perdent dans les grandes données et l’obsession de la reproductibilité. Nous devons éviter l’objectivation des expériences personnelles dans la recherche en linguistique appliquée. Notre vie quotidienne est spontanée, pleine d’actions du moment. L’analyse des moments appelle à accorder plus d’attention à ces actions, car elles peuvent fondamentalement changer nos actions futures et nos modèles de comportement. La description de ces actions et événements momentanés peut résulter en ce que les gens appellent des anecdotes. Elles n’en restent pas moins des points de données significatifs, souvent au-delà des critères prédéterminés pour la collecte de données. Nous grandissons tous avec des anecdotes ; nous apprenons à partir des anecdotes et nous vivons selon des anecdotes. Les anecdotes comptent dans notre vie quotidienne, et elles devraient donc également compter dans des disciplines, comme la linguistique appliquée, qui traitent des expériences vécues des êtres humains. L’approche épistémologique du projet de translanguaging est qu’il repose sur la compréhension et l’interprétation subjective de l’analyste observateur de ce qu’il a constaté dans la vie sociale quotidienne (Li, 2018). Il semble approprié pour moi de terminer ce commentaire avec une anecdote. Un des relecteurs de notre manifeste (García et al., 2021) a demandé si nous pouvions mettre en italique les expressions en espagnol et dans d’autres langues non anglaises et fournir des traductions en anglais dans la version finale du manuscrit. Mais identifier les expressions non anglaises et les attribuer à d’autres langues nommées s’est avéré plutôt compliqué pour nous, les auteurs. L’auteure principale, Ofelia García, n’a pu identifier que trois expressions espagnoles qui pourraient poser des difficultés de compréhension aux personnes qui ne lisent pas l’espagnol. D’autres contributeurs en ont trouvé quelques autres, mais il y a eu un débat pour savoir si l’une d’entre elles avait vraiment besoin d’être traduite, car certaines étaient assez courantes dans les conversations quotidiennes des Américains. Notre décision collective a été de s’assurer que le texte était compréhensible pour un lectorat international, mais nous avons résolument refusé de mettre en italique les soi-disant mots non anglais. Et notre point de vue est expliqué de manière très vivante par l’écrivain américain Daniel José Older dans ce court extrait vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=24gCI3Ur7FM, qui est une excellente illustration de ce que signifie Le translanguaging en tant que méthode.
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[1] Note du traducteur : cette traduction doit être remise dans le contexte anglo-saxon du débat, qui est le sien.