Résumé

Dans cet article, Fred Genesee de l’Université McGill, au Canada, dialogue avec Laurent Gajo de l’Université de Genève. Dans le présent numéro de LHUMAIN, le texte de la première conférence est toujours offert en une ou plusieurs langues afin que le répondant puisse formuler sa réponse. Malheureusement, Fred Genesee étant souffrant, nous nous permettons de proposer, en plus de sa présentation disponible sur la chaine YouTube de l’UR LHUMAIN (https://youtu.be/LnPLJslPWyM), une introduction à son travail qui permet de situer son propos afin que Laurent Gajo puisse entrer en dialogue avec lui, de la même manière qu’il a pu le faire lors du colloque.

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Psychologue de formation, Fred Genesee inscrit ses travaux de recherche dans les domaines de la cognition, des neurosciences cognitives et des sciences du développement, notamment sur la question du bilinguisme et de l’acquisition bilingue typique et atypique. Il s’intéresse aux premières étapes de l’acquisition de deux langues, en particulier pour proposer des modalités pour une acquisition plus efficace de la langue seconde dans le contexte scolaire.

Dans sa conférence, Fred Genesee a beaucoup insisté sur le contact entre communautés scientifiques pour discuter des différents résultats et a choisi de présenter les dispositifs CLIL/EMILE pour questionner leur intérêt pour les élèves « issus de la diversité » au sens large : élèves parlant d’autres langues que la langue de scolarisation en famille, élèves porteurs de divers troubles. Pour Fred Genesee, il s’agit d’un enjeu important en particulier pour les jeunes Québécois qui ont pour objectif de développer un bilinguisme anglais-français dans ces programmes. Bien entendu, ces enjeux peuvent être partagés dans la plupart des pays du monde.

Les travaux de Fred Genesee s’inscrivent dans une volonté d’inclure tous les élèves : ceux qui ont un développement atypique du langage, et ceux qui évoluent dans des groupes linguistiques minoritaires. Ces élèves sont pourtant souvent exclus de ces dispositifs CLIL/EMILE. Ils souffrent de nombreux stéréotypes, comme dénoncé dans l’ouvrage Dual Language Development and Disorders, liés à la pertinence de leur présence dans ces dispositifs. Dans ses travaux, Fred Genesee n’a eu de cesse de montrer que le bilinguisme et les programmes bilingues peuvent tout à fait convenir aux élèves dont le développement du langage est atypique ou qui parlent à la maison des langues minoritaires (langues autochtones, de la migration). Pour soutenir son argumentation, Fred Genesee s’intéresse à la capacité des enfants à devenir bilingues en déconstruisant le cliché qu’être bilingue impacte forcément le développement de l’une ou l’autre langue. Fred Genesee discute de l’intérêt des programmes dans lesquels au moins 50 % de l’enseignement du contenu de l’école est dispensé par l’intermédiaire d’une autre langue. Il ne craint cependant pas d’utiliser des termes controversés scientifiquement comme « élèves à risque » pour qualifier les élèves et insister sur le fait que l’éducation bilingue met l’accent sur une approche fondée sur les points forts et ce que les élèves, de façon binaire, peuvent faire ou risquent de ne pas savoir faire selon leurs spécificités (développement atypique, autres langues parlées en famille) plutôt que de proposer un environnement de qualité, favorable au développement des compétences des élèves.

Fred Genesee rappelle, par ailleurs, que les recherches sur les bilingues, même ceux dits non « à risque », sont récentes et qu’elles étaient même orphelines au début de sa carrière, dans les années 1970, alors que les enfants bi-plurilingues sont plus nombreux dans le monde que les jeunes monolingues. Les enfants monolingues ne peuvent donc que montrer « la moitié de l’histoire » de ce que peuvent recouvrir les études scientifiques sur le développement langagier. Pour Fred Genesee, s’intéresser à ces enfants est une question de justice sociale en même temps qu’un nouveau continent fascinant à observer qui est celui du fonctionnement du cerveau humain.

Fred Genesee rappelle les éléments scientifiques suivants, éprouvés par la recherche internationale et dans ses propres recherches :

· les nouveau-nés peuvent faire la différence entre la langue que leur mère a utilisée pendant qu’ils étaient dans l’utérus, et une autre langue,

· ils développent alors une préférence pour la/les langue(s) des parents,

· les enfants bilingues peuvent segmenter des mots individuels à partir d’un discours continu au même âge que les enfants monolingues,

· les jeunes acquièrent des grammaires spécifiques à chacune des langues auxquelles ils ont été exposés,

· les enfants sont capables d’utiliser leurs deux langues, de manière différente et appropriée avec les locuteurs de chaque langue,

· les étapes du développement bilingue sont très proches des étapes du développement monolingue, elles se produisent dans le même ordre, plus ou moins au même âge (parfois avec un délai plus long), malgré le fait que les enfants bilingues sont exposés à deux systèmes différents et qu’ils ont moins d’exposition à chacun d’eux,

· pour les enfants monolingues, le babillage se produit vers l’âge de 12 mois, la production des premiers mots vers l’âge d’un an. Il y a une poussée de croissance du vocabulaire autour de 18 mois. Il s’agit de dates très approximatives d’apparition de ces étapes, car les enfants varient considérablement en ce qui concerne le moment où ils franchissent ces étapes. Les recherches sur le développement bilingue ont montré que les enfants bilingues franchissent ces étapes à peu près au même âge que les enfants monolingues. Ils se situent souvent dans la partie inférieure de la fourchette pour chaque étape, mais il n’y a pas d’écart important par rapport à ce modèle dans le développement bilingue,

· les enfants bilingues n’ont pas besoin d’être autant exposés à chaque langue que les enfants monolingues pour présenter des étapes et des modèles de développement identiques ou similaires,

· les mêmes systèmes neurocognitifs sous-jacents sous-tendent le développement monolingue et le développement bilingue.

Pour Fred Genesee, la question est donc moins de savoir si les enfants ont les capacités nécessaires pour développer un bilinguisme que de pouvoir leur fournir un environnement dans lequel ils peuvent exprimer pleinement leurs capacités. En effet, en ce qui concerne leurs capacités, on sait que même si les enfants ne peuvent être exposés autant dans les deux langues, le phénomène de « bootstrapping » bilingue (métaphore des bottes de neige avec des lanières qu’il est beaucoup plus simple de chausser si elles sont munies de ces attaches) exprime l’idée que les enfants utiliseront la connaissance d’une langue (les lanières) pour les aider à apprendre une autre langue (et entrer dans les bottes). Par conséquent, ils n’ont pas besoin du même temps pour apprendre la langue que les enfants monolingues.

Fred Genesee a pu montrer et prédire avec une précision de 93 % qui seraient les enfants qui allaient avoir des difficultés dans le programme bilingue en langue seconde grâce à des tests dans leur langue première. Fred Genesee insiste énormément sur le fait que les enfants bilingues sont les mêmes que les enfants monolingues même s’il rappelle, à la suite de Grosjean, que les enfants bilingues ne sont pas deux monolingues en un. Il existe des différences entre ces enfants. Ainsi, certains mettent parfois plus de temps à discriminer certains sons ou grammatismes, des caractéristiques essentielles du langage, lorsqu’il existe des différences subtiles entre eux ou lorsqu’un phénomène phonologique ou grammatical est contradictoire dans les deux langues. L’apprentissage de certains aspects de la langue peut également prendre plus de temps si l’apport de cette langue est limité. Là encore, l’environnement est déterminant.

Les résultats n’indiquent pas que les enfants n’ont pas la capacité de devenir bilingues, mais ils indiquent que si les enfants ne bénéficient pas d’une certaine qualité d’exposition, d’une certaine quantité d’exposition et d’une certaine continuité dans l’exposition, ils n’obtiendront pas nécessairement les résultats attendus dans les programmes bilingues.

Fred Genesee a particulièrement travaillé sur trois troubles du développement : les troubles du langage, le syndrome de Down et le trouble du spectre autistique.

Les résultats (voir son article de synthèse de 2016) montrent que, pour une même gravité des troubles chez des enfants mono et bilingues, les bilingues n’étaient pas plus en difficulté ou à risque en apprenant deux langues que les enfants monolingues qui n’en apprenaient qu’une. Ainsi, les erreurs qu’ils commettaient à l’âge de huit ans étaient les mêmes que celles des enfants monolingues anglophones ou francophones souffrant d’un trouble.

En ce qui concerne les études qu’il a pu réaliser au Canada sur des enfants atteints du syndrome de Down, les résultats n’ont pas montré de différence significative non plus entre les monolingues et les bilingues.

Enfin, les recherches portant sur des enfants atteints de troubles du spectre autistique semblent indiquer que ces enfants ne courent pas un plus grand risque de problèmes de langage que des enfants similaires qui n’apprennent qu’une seule langue.

Fred Genesee a par ailleurs effectué de nombreuses recherches sur les enfants participant à ces programmes bilingues qui ne souffrent pas d’un handicap clinique, mais qui présentent des caractéristiques d’apprentissage qui font que ces enfants ont souvent des résultats scolaires inférieurs à ceux des enfants qui ne présentent pas ces caractéristiques : enfants évoluant dans des milieux socio-économiques défavorisés, et/ou des minorités. Ces enfants obtiennent souvent de moins bons résultats scolaires que les autres enfants, et c’est pourquoi Fred Genesee les qualifie d’enfants « à risque » en termes de développement scolaire. Cependant, Fred Genesee a pu montrer que ces jeunes pouvaient réussir aussi bien dans un programme bilingue que des élèves ayant les mêmes caractéristiques et qui sont inscrits dans un programme monolingue.

En somme, ces jeunes ne réussissent pas aussi bien que les enfants issus de la classe moyenne ou qui ont des capacités scolaires élevées, etc., mais ils ne réussissent pas moins bien que des enfants similaires dans un programme monolingue. Une fois de plus, la caractéristique du bi-plurilinguisme n’est pas suffisante pour indiquer que ces enfants ne devraient pas suivre un programme CLIL/EMILE.

Dans une autre étude, Fred Genesee a suivi, en CLIL/EMILE, des élèves évoluant dans des groupes minoritaires, qui ne parlent aucune des deux langues du programme bilingue et souffrent d’un développement atypique du langage. Ces enfants sont donc doublement menacés, doublement à risque, parce qu’ils sont issus d’une culture et d’une langue minoritaires et qu’ils présentent également des troubles du développement. En comparant ces élèves à d’autres, dans la même situation, qui suivent un programme monolingue et présentent des caractéristiques similaires, aucune différence significative n’a pu être constatée. En fait, dans certains cas, les élèves réussissent même mieux dans un programme bilingue que dans un programme monolingue si l’on en croit les résultats aux tests de lecture, écriture et mathématiques.

Pour Fred Genesee, il ne s’agit donc pas seulement de montrer que ces programmes méritent d’être ouverts plus largement à ces enfants, mais aussi de déterminer à quoi doivent ressembler les programmes éducatifs et l’enseignement pour être efficaces pour ces apprenants. Des exemples précieux sont proposés sur le site du Centre de linguistique appliquée de Washington[1].

Fred Genesee encourage à diffuser ce type d’information aux professionnels, aux parents, aux autorités scolaires qui ont souvent de nombreux doutes quant à inclure des publics dits « à risque » dans les programmes bilingues. Il est nécessaire de rappeler que l’apprentissage d’une double langue pendant les années préscolaires et scolaires n’expose pas ces élèves à un risque plus élevé. L’immersion peut être efficace pour un large éventail d’élèves.

 

Genesee F., Hamayan ECLIL in Context Practical Guidance for Educators, Cambridge University Press. 

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Entre normalité plurilingue et norme monolingue : vers un nouveau regard, vers de nouvelles questions

Laurent GAJO

Cet article réfléchit aux types de réponses que peut apporter la recherche face aux questions du terrain quant au risque que peut représenter l’enseignement bilingue pour certains profils d’élèves. Il distingue une réponse à court terme et une réponse à plus long terme. La première prend acte des questions formulées et y amène des réponses validées scientifiquement, le plus souvent sur la base de protocoles quantitatifs ancrés notamment en psycholinguistique. La seconde vise à reformuler les questions du terrain de...

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