N°9 / Francophones, francophonie et migrations. Aspects et enjeux linguistiques, didactiques, sociolinguistiques, méthodologiques et éthiques.

L’IAG FACE AUX ‘FRACTURES’

DISPARITÉS NUMÉRIQUES DURABLES (DND) ET MIGRATIONS DANS L’ESPACE FRANCOPHONE

Tianet GOH

Résumé

RÉSUMÉ :

Les migrations, qu’elles soient physiques ou numériques (Durand-Mégret & Laethem, 2022; Vanheems, 2022), révèlent les fractures profondes qui traversent l’espace francophone. Ces fractures ne se limitent pas aux dimensions structurelles, politiques ou économiques qui alimentent l’immigration (Lago, 2008), la fuite des cerveaux (Bocquier, 2003) ou la cybercriminalité (Adou, 2022; Afrikipresse, 2025); elles concernent aussi la circulation des savoirs, des données et des pratiques scientifiques dans un monde dominé par les technologies de l’information et de la communication. L’émergence de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) accentue ce paradoxe. Alors que cette technologie ouvre des perspectives inédites pour l’accès aux connaissances, la médiation linguistique et la communication sociale, elle risque également de renforcer des disparités numériques durables (DND) déjà bien ancrées entre les pays francophones.

D’autant plus que dans le contexte africain, ces disparités se traduisent par une précarité persistante dans l’usage des outils numériques (Loukou, 2012), une dépendance accrue aux plateformes globales et une invisibilisation des savoirs locaux. L’IAG, fondée sur des corpus majoritairement occidentaux, tend à uniformiser les représentations, à marginaliser les langues africaines et à standardiser la langue française autour d’un langage machiniste issu des modèles de grande taille. Ce phénomène interroge donc la pertinence de la justice linguistique et cognitive dans la francophonie numérique et pose la question de la place des savoirs africains dans la production mondiale de connaissances.

Notre projet propose d’analyser les DND, tels que définis, comme cadre critique pour comprendre ces fractures afin de traduire comment l’IAG peut, selon les usages et les politiques, soit les accentuer, soit contribuer à les réduire. Il suggère des pistes concrètes pour transformer l’IAG en levier de justice cognitive et sociale, capable de repositionner l’Afrique comme acteur privillégié d’une francophonie numérique pluri-centrique et durable.

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INTRODUCTION

Depuis plusieurs décennies, la question des fractures numériques occupe une place centrale dans les sciences sociales et de la communication. Plusieurs travaux ont prouvé que l’accès aux technologies de l’information et de la communication ne se distribue pas de manière homogène, mais qu’il reflète et accentue des inégalités sociales, économiques et culturelles (Andonova, 2009; Franco, 2006; Loukou, 2012; Mercklé & Octobre, 2012). Dans l’espace francophone, cette problématique se double d’enjeux linguistiques et géopolitiques spécifiques avec la diversité des contextes nationaux, la pluralité des langues et la disparité des infrastructures. Cette dynamique crée un terrain particulièrement riche pour l’analyse des inégalités numériques. Dans un monde où le numérique tend à devenir un « cinquième pouvoir » structurant des logiques de gouvernance (Ramonet, 2003), la maîtrise des outils numériques conditionne désormais l’accès à ce contrepouvoir et détermine la capacité des individus à peser sur leur destin. Les migrations, qu’elles soient physiques ou numériques (Durand-Mégret & Laethem, 2022), révèlent à leur tour les fractures profondes qui traversent les sociétés contemporaines. Celles-ci ne se limitent plus aux dimensions structurelles, politiques ou économiques qui alimentent l’immigration (Lago, 2008), la fuite des cerveaux (Bocquier, 2003) ou la cybercriminalité (Adou, 2022; Afrikipresse, 2025). Elles concernent désormais la circulation des savoirs, des données et des pratiques scientifiques dans un monde dominé par les technologies de l’information et de la communication.

L’émergence récente de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) a introduit une nouvelle dimension à ce débat. Présentée comme une révolution cognitive, elle promet un accès inédit à la créativité et à la productivité, mais soulève en même temps des interrogations profondes sur la justice cognitive et la souveraineté informationnelle (Beuscart et al., 2019; Creis-Terminal, 2024). Les modèles de langage capables de produire du texte, des images, du code informatique et des analyses complexes ont été accueillis comme les vecteurs d’une nouvelle renaissance technologique. Pour les plus optimistes, l’IAG annonçait une démocratisation sans précédent de la créativité et de la productivité, avec la promesse d’offrir à chacun, pourvu qu’il dispose d’une connexion, un assistant personnel aux capacités quasi illimitées (Véry & Cailluet, 2019; Zouinar, 2020). Cette vision s’inscrivait dans le prolongement du mythe fondateur du numérique, celui d’un espace horizontal et égalitaire où l’accès à l’information et à la puissance cognitive serait le grand niveleur (Delmas-Rigoutsos, 2023). Pourtant, à mesure que la technologie se déploie, une réalité plus contrastée, parfois plus violente dans ses effets de stratification, s’impose. L’accès à l’IAG, sa maîtrise et la capacité à en tirer un bénéfice social ou économique reproduisent et amplifient les fractures numériques historiques. L’enthousiasme initial laisse progressivement place à une inquiétude scientifique et politique face à un nouveau fossé, non plus seulement entre connectés et non-connectés, mais entre ceux qui maîtrisent les codes de l’interaction avec les machines intelligentes et ceux qui en demeurent spectateurs passifs, objets plus que sujets de cette révolution cognitive (Kohler & Weisz, 2016, 2017).

Malgré l’abondance des recherches sur la fracture numérique, la littérature reste marquée par une approche essentiellement descriptive et souvent limitée à des oppositions binaires. Ces modèles, bien qu’heuristiquement utiles, ne permettent pas de saisir la spécificité des transformations induites par l’IAG. En effet, cette technologie ne se contente pas d’élargir les écarts existants ; elle instaure des inégalités structurelles qui s’auto-alimentent et se transmettent dans le temps. Les études actuelles n’ont pas encore pleinement exploré cette dimension cumulative et transgénérationnelle des disparités numériques, ni leur articulation avec les phénomènes migratoires qui traversent l’espace francophone. Ce manque constitue une lacune scientifique majeure qui empêche de comprendre comment l’IAG reconfigure les conditions d’accès à la connaissance et comment elle redessine les rapports de pouvoir dans un monde où le numérique tend à s’affirmer en tant que « cinquième pouvoir ». C’est dans ce vide que s’inscrit la présente recherche. Elle propose de conceptualiser les Disparités Numériques Durables (DND) comme une nouvelle grille d’analyse des inégalités numériques, d’abord en les distinguant des approches antérieures, puis, en les justifiant à la lumière de cadres théoriques scientifiques.  Parallèlement, l’étude s’attache à montrer que l’IAG agit aujourd’hui comme le nouveau catalyseur de ces disparités dans l’espace francophone, en révélant et en amplifiant les inégalités structurelles déjà présentes. Elle examine également l’interaction complexe entre ces disparités et les migrations, en mettant en évidence la manière dont les unes influencent les autres et comment cette dialectique redessine les enjeux contemporains de la communication pour le développement. L’objectif est d’offrir une compréhension renouvelée des fractures numériques à l’ère de l’IAG et proposer des pistes pour transformer cette technologie en levier de justice cognitive et sociale, capable de repositionner l’Afrique et l’ensemble de la francophonie comme acteurs majeurs d’une écologie numérique pluricentrique et durable.

 

1. Méthodologie

Le travail s’inscrit dans le champ des sciences de la communication et des sciences sociales, en mobilisant des références issues de la sociologie du numérique, de la philosophie des techniques et des études francophones. Le contexte retenu est celui de la francophonie contemporaine, marquée par une forte hétérogénéité économique, culturelle et linguistique, ainsi que par des disparités persistantes dans l’accès aux infrastructures numériques. Ce cadre permet de mettre en lumière les tensions entre les promesses globales de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) et les réalités locales, souvent traversées par des fractures structurelles. La démarche adoptée est théorique et réflexive : il ne s’agit pas de produire des données empiriques inédites, mais de proposer un cadre analytique capable d’éclairer les transformations en cours et d’interroger leur articulation avec les phénomènes migratoires. La méthode repose sur une synthèse critique et une modélisation conceptuelle, consistant à confronter les apports de différentes théories issues des sciences de la communication et de la sociologie des usages aux spécificités de l’IAG, afin de dégager les catégories d’analyse les plus pertinentes.

1.1. Corpus et procédure

L’étude s’appuie sur une analyse documentaire et conceptuelle. Le corpus mobilisé rassemble des travaux académiques, des rapports institutionnels et des articles scientifiques récents portant sur la fracture numérique, les migrations et l’essor de l’IAG. La sélection des sources a suivi une logique de pertinence thématique, privilégiant les publications qui éclairent directement les inégalités numériques, la circulation des savoirs et les enjeux de justice cognitive. Cette approche a permis de nourrir la réflexion conceptuelle et de confronter les hypothèses théoriques aux réalités contemporaines.

1.2. Variables et dimensions d’analyse

L’analyse s’est structurée autour de trois dimensions principales. Les infrastructures technologiques ont été considérées comme variables indépendantes, les capitaux sociaux, culturels et économiques comme variables intermédiaires qui conditionnent l’appropriation des outils numériques, et les cadres socio-politiques et migratoires comme variables contextuelles influençant la durabilité des disparités. Le croisement de ces dimensions a permis d’identifier les mécanismes par lesquels l’IAG peut accentuer ou réduire les inégalités numériques. Les dimensions sociales, économiques, environnementales et culturelles ont également été intégrées afin de mesurer le niveau de durabilité des fractures et d’analyser les formes de migrations phygitales dans l’espace francophone.

1.3. Cadres théoriques mobilisés

Trois cadres théoriques ont été mobilisés pour éclairer cette démarche. La théorie de la diffusion de l’innovation revisitée par Meurisse (2023) offre un cadre pour comprendre les rythmes et catégories d’adoption de l’IAG et pour anticiper les écarts entre innovateurs et retardataires. La théorie des usages et gratifications également revisitée par Labasse (2021) et Ahmadi (2024), met en évidence les motivations et attentes des utilisateurs, en soulignant que l’adoption ne dépend pas seulement de l’accès mais aussi de la perception des bénéfices concrets. Enfin, le concept de développement durable (Brundtland & ONU, 1987) introduit une dimension temporelle et éthique, en insistant sur l’impact intergénérationnel des inégalités numériques et sur la nécessité de penser leur persistance dans le temps.

1.4. Justification épistémologique du concept de DND

La proposition du concept de DND répond à une double insuffisance des modèles existants. La métaphore du fossé ou de la fracture tend à figer la réalité sociale dans une opposition binaire et statique, tandis que les modèles à trois niveaux peinent à intégrer la dimension cumulative et transgénérationnelle des inégalités à l’ère des technologies cognitives. Les DND se veulent un concept plus dynamique et systémique. Le terme « disparité » évoque une différence graduelle et multidimensionnelle, tandis que l’adjectif « durable » emprunte au champ du développement durable pour signifier la persistance dans le temps, l’impact intergénérationnel et la mise en péril du développement à long terme.

1.5. Reproductibilité

Bien que de nature théorique, cette démarche demeure reproductible. Tout chercheur souhaitant reprendre l’étude pourrait mobiliser le même corpus documentaire, appliquer la même grille d’analyse et confronter les résultats aux mêmes cadres théoriques. La méthode repose sur une logique transparente et explicitée, qui permet une réutilisation dans d’autres contextes francophones ou comparatifs.

 

2. Résultats de l’étude

2.1. Accès matériel et infrastructurel

L’analyse documentaire a montré que l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) impose une nouvelle dynamique portée par des exigences technologiques nettement supérieures à celles des usages numériques classiques (Arquié, 2025; Jean-Baptiste, 2025). Elle requiert une connexion haut débit stable et des terminaux récents, ce qui exclut une large part des populations francophones dépendantes de réseaux 3G intermittents ou de smartphones d’entrée de gamme (Agbavon, 2022; Costa, 2026). Cette barrière infrastructurelle constitue une première base tangible des Disparités Numériques Durables (DND).

2.2. Compétences et littératie numérique

Les résultats ont révélé que la culture numérique traditionnelle ne suffit plus face aux spécificités de l’IAG (Azilan & Anaté, 2025; Bachy, 2025). Émerge alors une nouvelle compétence, qu’on qualifierait de « littératie de l’invite », qui consiste à savoir formuler des requêtes précises, comprendre les biais du modèle et évaluer la pertinence des réponses générées. Cette compétence est inégalement répartie et favorise les individus disposant déjà d’un capital culturel et social élevé. Les systèmes éducatifs francophones, notamment dans les pays du Sud, n’ont pas encore intégré cet enseignement, ce qui crée un déficit de compétences observable et mesurable.

2.3. Retombées socio-économiques

Les résultats ont montré que l’IAG agit comme un multiplicateur de productivité dans les secteurs professionnels où elle est maîtrisée (ARTE, 2023; FRANCE 24, 2025, p. 24; Véry & Cailluet, 2019). Les développeurs, rédacteurs, chercheurs ou enseignants qui savent l’utiliser améliorent leur rendement et leur capacité d’innovation. À l’inverse, ceux qui n’y ont pas accès ou ne savent pas l’exploiter voient leur compétitivité diminuer. Ce phénomène a été constaté dans des domaines variés, allant de l’agriculture de précision à la création de contenus éducatifs. La concentration des bénéfices dans les pôles technologiques du Nord confirme l’asymétrie de la distribution des retombées.

 

2.4. Diversité francophone et vulnérabilités structurelles

L’espace francophone s’est révélé être un terrain hétérogène où les disparités se manifestent de manière différenciée (Franco, 2006). Les pays du Nord disposent d’infrastructures numériques matures, tandis que la majorité des pays d’Afrique subsaharienne présentent des défis structurels majeurs tels que la faible électrification, le coût élevé des données mobiles et des systèmes éducatifs sous pression. L’IAG s’inscrit dans ce contexte comme un facteur aggravant des vulnérabilités préexistantes.

 

2.5. La question linguistique

Les résultats ont montré que la domination des corpus anglophones dans l’entraînement des modèles d’IAG pénalise directement les francophones (Terrier, 2025). Les réponses générées reflètent des biais culturels anglo-saxons et offrent une qualité moindre en français (Goh & Adjoumani, 2025). Les utilisateurs francophones, en particulier ceux qui ne maîtrisent pas l’anglais, se trouvent cantonnés à une version appauvrie de la technologie, ce qui constitue une DND spécifique.

 

2.6. Fracture épistémique

L’étude a révélé que l’IAG participe à la production et à la légitimation des savoirs (Bazile et al., 2024; Goh & Adjoumani, 2025). Les corpus utilisés ignorent largement les productions scientifiques et culturelles des Suds, ce qui invisibilise les savoirs africains et caribéens francophones. Cette marginalisation épistémique prive ces communautés d’une voix dans la construction du patrimoine cognitif global et constitue une fracture profonde.

 

2.7. Retard francophone dans l’IA

Les résultats ont montré que l’espace francophone accuse un retard manifeste dans le domaine de l’IA générative (COMK, 2025; France Inter, 2024). Un seul acteur, Mistral AI, s’est imposé comme modèle de référence, mais son poids reste marginal face aux géants américains et chinois. La France a même organisé le tout premier sommet de l’IA à Paris en 2025 pour tenter de reprendre la main et peser dans la régulation internationale (elysee.fr, 2025). Les pays africains francophones apparaissent encore plus en retrait, ne disposant d’aucun modèle capable de rivaliser avec les standards internationaux. L’Afrique se trouve ainsi dans une position de spectateur, qui subit les évolutions technologiques sans pouvoir en capter la valeur. Pendant que des investissements colossaux sont annoncés aux États-Unis, notamment dans le projet Stargate (Le Parisien & AFP, 2025), l’Union européenne et la francophonie se limitent à des initiatives de régulation et à des financements modestes. Ce décalage structurel annonce une aggravation des DND pour la francophonie, placée en marge de cette quatrième révolution industrielle portée par l’IA et les TIC.

2.8. Migrations et disparités numériques durables

Les migrations, qu’elles soient physiques ou numériques, interagissent directement avec les DND. Les « migrants », arrivent dans des espaces d’accueil fortement numérisés, doivent s’adapter à des environnements dominés par les plateformes digitales. Ceux qui ne maîtrisent pas ces codes subissent une double exclusion, sociale et numérique. Dans les pays en développement, les DND sont particulièrement marquées par le manque de moyens et de volonté politique avant d’entretenir un retard numérique qui pousse vers une migration numérique en direction des pôles d’innovation, puis alimentant la fuite des cerveaux. Enfin, les migrants installés y jouent un rôle ambivalent. Ils peuvent transférer des savoirs vers leurs pays d’origine, et contribuer à réduire certaines disparités, mais ils incarnent aussi le fossé croissant entre ceux qui participent à l’ère de l’intelligence artificielle et ceux qui en restent exclus de toute évolution technologique.

3. Analyses et discussions

3.1. Résumé des principaux résultats

L’étude met en évidence huit constats majeurs. D’abord, l’accès matériel et infrastructurel demeure une barrière déterminante. Ensuite, la maîtrise des compétences numériques évolue vers une « littératie de l’invite », mais cette capacité reste inégalement répartie. Les retombées socio-économiques de l’intelligence artificielle générative se concentrent principalement dans les pôles technologiques du Nord, tandis que la diversité francophone révèle des vulnérabilités structurelles profondes. La domination des corpus anglophones pénalise les francophones et contribue à invisibiliser les savoirs des Suds, accentuant ainsi une fracture épistémique. L’espace francophone accuse par ailleurs un retard manifeste dans le domaine de l’IA, où Mistral AI apparaît comme un acteur notable mais marginal. Enfin, les migrations physiques et numériques interagissent avec les dynamiques numériques et démographiques, révélant et amplifiant les inégalités existantes.

3.2. Implicité et explicité des résultats

Implicitement, ces résultats montrent que les disparités numériques ne sont pas des écarts ponctuels mais des inégalités structurelles et durables. L’accès limité aux infrastructures ne se traduit pas seulement par une difficulté technique, mais par une exclusion prolongée des trajectoires sociales et professionnelles. Explicitement, les données confirment que l’IAG agit comme un catalyseur de stratification sociale qui multiplie les opportunités pour ceux qui maîtrisent ses codes, tout en marginalisant ceux qui en restent exclus.

3.3. L’accès aux infrastructures, un clivage toujours présent

Les résultats confirment que l’accès aux infrastructures constitue le premier socle des DND. Certains territoires francophones, notamment en Europe et en Amérique du Nord, disposent de réseaux performants et d’équipements récents, tandis que d’autres, en Afrique subsaharienne ou dans certaines zones rurales, restent marginalisés par des connexions instables et des terminaux obsolètes. Cette asymétrie infrastructurelle rejoint les constats de Franco (2006), Loukou (2012) et d’Agbavon (2022), qui montrent que l’inégalité d’accès ne se réduit pas à une fracture ponctuelle mais s’installe dans le temps, avant de conditionner durablement les trajectoires sociales et économiques.

3.4. Le numérique, levier d’intégration et d’opportunités

La maîtrise des outils et des codes numériques devient désormais un critère central d’intégration. L’émergence de la « littératie de l’invite » (Azilan & Anaté, 2025) illustre cette mutation : il ne s’agit plus seulement de savoir utiliser un ordinateur ou un moteur de recherche, mais de dialoguer efficacement avec des systèmes génératifs. Ceux qui possèdent déjà un capital culturel et social élevé sont avantagés, tandis que les autres se trouvent relégués. Cette dynamique confirme les analyses de Katz, Blumler et Gurevitch (1973) sur les usages et gratifications, en montrant que l’adoption d’une technologie dépend de la capacité à en percevoir et exploiter les bénéfices. Dans l’espace francophone, l’absence d’intégration de ces compétences dans les systèmes éducatifs du Sud accentue le déficit et transforme l’inégalité en handicap structurel.

3.5. Géopolitique du numérique et le retard francophone

Les résultats révèlent un retard manifeste de la francophonie dans le domaine de l’IA générative. Mistral AI est le seul acteur, qui s’est véritablement imposé comme modèle de référence, mais son poids reste marginal face aux géants américains (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, etc.) et chinois (Deepseek, Qwen, Kimi, Z.ai, etc.). La tentative française de reprendre la main par l’organisation du sommet de l’IA à Paris en 2025 (elysee.fr, 2025) illustre cette volonté de régulation, mais les effets ont été jugés limités. Pendant que les États-Unis annoncent des investissements colossaux dans le projet Stargate (Le Parisien & AFP, 2025), l’Union Européenne et la francophonie se cantonnent à des initiatives de régulation et à des financements modestes. L’Afrique francophone, encore plus en retrait, et moins nantie ne dispose d’aucun modèle capable de rivaliser et se trouve pour l’heure réduite à un rôle de spectateur. Ce décalage structurel confirme que les DND ne sont pas seulement techniques, mais géopolitiques, et qu’elles conditionnent fortement la place de la francophonie dans la quatrième révolution industrielle.

3.6. L’effet des migrations, entre dévoilement et amplification des DND

Les migrations révèlent et amplifient les disparités numériques durables dans une dynamique qui compromet directement le développement durable. Les acteurs résidant des pays d’accueil fortement numérisés doivent s’adapter à des environnements dominés par les plateformes digitales, et ceux qui ne maîtrisent pas ces codes subissent une double exclusion, sociale et numérique. Dans les pays d’origine, les DND deviennent un facteur de motivation migratoire, qui alimente une « migration numérique » vers les pôles d’innovation et accentuant, par ricochet, la fuite des cerveaux. Cette fuite prive les sociétés locales des talents capables de développer des écosystèmes numériques endogènes, ce qui fragilise leur compétitivité et leur capacité d’innovation. Sur le plan social, cette dynamique accentue les inégalités d’accès à l’éducation et aux opportunités professionnelles, compromettant l’atteinte de l’Objectif de Développement Durable (ODD) 4 (Éducation de qualité) et de l’ODD 10 (Réduction des inégalités). Sur le plan économique, elle limite la création d’emplois qualifiés et la croissance inclusive, en contradiction avec l’ODD 8 (Travail décent et croissance économique) et l’ODD 9 (Industrie, innovation et infrastructure). Sur le plan environnemental, l’absence de maîtrise des technologies numériques avancées empêche l’accès à des solutions innovantes pour l’agriculture durable, la gestion des ressources ou la lutte contre le changement climatique, freinant l’ODD 12 (Consommation et production responsables) et l’ODD 13 (Action climatique). Enfin, sur le plan culturel, la domination des corpus anglophones invisibilise les savoirs francophones et africains, ce qui menace la diversité linguistique et cognitive et fragilise la cohésion sociale, en lien avec l’ODD 16 (Paix, justice et institutions efficaces).

Ainsi, les migrations numériques ne sont pas seulement des déplacements physiques ou professionnels puisqu’elles deviennent des révélateurs des fractures cognitives et technologiques. Elles compromettent la réalisation des ODD à l’horizon 2030 en accentuant les disparités sociales, économiques, environnementales et culturelles, tout en offrant paradoxalement des opportunités de transfert de savoirs. Cette dialectique souligne que la réduction des DND est une condition incontournable pour inscrire la francophonie dans une trajectoire de développement durable et équitable.

3.7. Pertinence sociétale et communicationnelle

Sur le plan sociétal, les résultats montrent que l’IAG redéfinit les critères d’intégration sociale et professionnelle. La « littératie de l’invite » devient un marqueur de distinction, accentuant les inégalités éducatives et culturelles. Sur le plan communicationnel, la domination des corpus anglophones et l’invisibilisation des savoirs des Suds posent un problème majeur de justice cognitive. Les francophones, en particulier africains, se trouvent cantonnés à un rôle de consommateurs passifs d’une technologie produite ailleurs, ce qui limite leur capacité à peser sur les débats globaux.

3.8. Limites et influences sur l’étude

Une limite de cette recherche réside dans son caractère essentiellement théorique et documentaire. Les résultats reposent sur une analyse conceptuelle et sur des sources secondaires, ce qui limite la possibilité de mesurer quantitativement l’ampleur des DND. Toutefois, cette approche permet de poser les bases d’une conceptualisation robuste et de mettre en évidence des tendances structurelles. Les futures études devront intégrer des enquêtes empiriques pour documenter et cartographier les DND dans différents contextes francophones.

3.9. Implications et orientations futures

Les implications sont multiples. Sur le plan scientifique, le concept de DND permet de dépasser les modèles statiques de la fracture numérique et d’intégrer la dimension cumulative et transgénérationnelle des inégalités. Sur le plan politique, il invite à repenser les stratégies de développement numérique autour de quatre axes : la souveraineté numérique et linguistique, l’éducation à la littératie de l’IA, l’inclusion par la conception et l’intégration numérique des migrants. Sur le plan sociétal, il souligne que la réduction des DND est une condition de la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD), notamment en matière d’éducation, de travail décent, d’innovation et de réduction des inégalités.

3.10. Projection dans le contexte du développement durable

Si les DND se creusent, elles deviendront un obstacle majeur à la réalisation des ODD. Les pays et communautés frappés par ces disparités seront doublement pénalisés. Ceux-ci n’auront pas accès aux solutions innovantes que l’IA peut apporter et verront leur compétitivité économique s’éroder. À l’inverse, une politique concertée de réduction des DND pourrait transformer l’IAG en levier de justice cognitive et sociale, repositionnant la francophonie comme acteur majeur d’une écologie numérique pluricentrique et durable.

 

CONCLUSION

L’étude montre que l’IAG ne fait pas qu’accompagner la transition numérique, elle installe des Disparités Numériques Durables (DND) qui structurent les trajectoires sociales, économiques, culturelles et migratoires dans l’espace francophone. Ces disparités se traduisent par l’inégalité d’accès aux infrastructures, la répartition inégale des compétences liées à la « littératie de l’invite », la concentration des bénéfices socio-économiques dans les pôles technologiques du Nord et l’impact des migrations qui accentuent la fuite des cerveaux. Bien que fondée sur une analyse théorique solide et des cadres reconnus, l’étude reste conceptuelle et appelle des recherches empiriques pour mesurer l’ampleur des DND. Elle confirme néanmoins que l’IAG agit comme catalyseur de ces inégalités et que leur interaction avec les migrations est déterminante. Les implications sont multiples. Sur le plan scientifique, le concept de DND enrichit la compréhension des fractures numériques. Sur le plan sociétal, il met en avant la justice cognitive comme enjeu central. Sur le plan politique, il souligne l’urgence de développer des modèles francophones compétitifs. Sur le plan du développement durable, il montre que les DND compromettent plusieurs Objectifs de Développement Durable.

Les recommandations visent à renforcer la souveraineté numérique et linguistique, intégrer la littératie de l’IA dans l’éducation, promouvoir une IA inclusive et éthique, élaborer des politiques migratoires numériques et inscrire la réduction des DND comme objectif transversal des politiques de coopération et de développement durable. La lutte contre les DND apparaît alors comme un impératif de justice sociale et cognitive. Le défi pour la francophonie est de transformer l’IAG en levier d’émancipation et de bâtir une écologie numérique pluricentrique et durable.

 

 

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Les récits de vie en contexte migratoire francophone : les barrières institutionnelles et langagières rencontrées par les femmes primo-arrivantes en France et au Québec

Léa GOULEY

Ce projet d’article propose d’examiner les obstacles institutionnels et langagiers auxquels sont confrontées les femmes migrantes primo-arrivantes dans la production de leurs récits de vie ainsi que dans la manière dont ces récits sont reçus, interprétés et utilisés en contexte francophone, avec un accent particulier sur cette dernière dimension. S’inscrivant dans une perspective sociologique, ce travail interroge la manière dont les normes linguistiques et administratives influencent la reconnaissance des violences subies par ces femmes, souvent invisibilisées dans les dispositifs d’accompagnement....

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