N°9 / Francophones, francophonie et migrations. Aspects et enjeux linguistiques, didactiques, sociolinguistiques, méthodologiques et éthiques.

Une recherche coopérative pour favoriser l’évolution de pratiques professionnelles destinées à soutenir le développement langagier de jeunes enfants bi-plurilingues en crèche

Irène-Marie SULTAN

Résumé

Le modèle monolingue sur lequel reposent la plupart des systèmes éducatifs français ne reflète pas la réalité sociolinguistique actuelle. Selon les territoires, entre 20 et 40 % de la population utilise une autre langue que le français en famille, et certaines classes d’école maternelle et élémentaire sont composées exclusivement d’élèves dont la langue de la maison n’est pas le français (Bijeljac-Babic & Auger, 2025). L’inadéquation des systèmes éducatifs au multilinguisme des populations qui les fréquentent, ainsi que la non-reconnaissance de la diversité des cultures et des répertoires langagiers, peuvent rendre difficiles les trajectoires scolaires de ces enfants, surtout si leurs langues sont minorées par la société, comme c’est souvent le cas pour les langues de l’immigration (Bijeljac-Babic & Auger, 2025). Comme le montrent Florit et al. (2024), les enfants issus de familles immigrées à faible revenu et en situation de minorité linguistique sont particulièrement exposés à des inégalités scolaires, notamment en matière de développement langagier. Les structures d’accueil de la petite enfance sont parmi les premières à être confrontées à ces défis liés aux flux migratoires croissants. Par conséquent, il apparait nécessaire de repenser l’accueil des enfants de manière à leur permettre de développer l’ensemble de leurs capacités linguistiques en français et dans d’autres langues (Hélot, 2013, pp. 41‑60 ; 2018).

La recherche présentée dans cet article s’inscrit dans ce contexte. Elle est menée au sein d’un établissement d’accueil du jeune enfant (EAJE) parisien, rattaché à un centre social accompagnant des familles primo-arrivantes logées dans les hôtels sociaux du quartier et en attente d’une solution d’hébergement pérenne. Cet EAJE accueille majoritairement des enfants bi-plurilingues issus de l’immigration, c’est-à-dire qu’au moins un de leurs parents déclare utiliser, en présence de leur enfant, une autre langue que le français. Depuis septembre 2024, 26 enfants âgés de six mois à trois ans, dont 25 sont bi-plurilingues issus de l’immigration, y sont pris en charge par une équipe de sept professionnelles de crèche dont quatre sont elles-mêmes plurilingues issues de l’immigration. Au début du projet, celles-ci mobilisaient cependant très rarement d’autres langues que le français.

Notre approche s’inscrit dans le champ des recherches coopératives (Collectif DPE, 2024) qui intègrent à la fois praticiens de terrain et chercheurs. Notre méthodologie s’inspire de l’ingénierie coopérative, entendue dans le cadre théorique de l’action conjointe en didactique (TACD) comme un collectif de travail réunissant chercheurs et praticiens qui élaborent un dispositif pour répondre à une problématique de terrain (Sensevy, 2021). Dans notre étude, le collectif associe l’ensemble des sept membres de la crèche, une orthophoniste et nous-même en tant que chercheure, autour d’une problématique commune : le développement du langage chez les jeunes enfants accueillis. Nous entendons par développement du langage le développement de compétences permettant aux enfants de participer aux interactions, quelles que soient la ou les langues qu’ils mobilisent.

Le collectif s’appuie sur le modèle de l’interdépendance des langues proposé par Cummins (1979 ; 2021) selon lequel il existe une compétence langagière commune sous-jacente qui sous-tend le développement de compétences dans chacune des langues qu’acquiert le locuteur bi-plurilingue. Selon ce chercheur, un apport linguistique dans les différentes langues renforce cette compétence sous-jacente et favorise le développement langagier des jeunes apprenants bi-plurilingues. Le travail du collectif repose ainsi sur la co-construction d’un dispositif mis en œuvre dans la crèche, comprenant des séances d’éveil aux langues (Candelier, 2008, Castellotti & Candelier, 2013) qui mobilisent les langues des familles.

Cet article examine la question suivante : dans quelle mesure un dispositif co-construit au sein d’une recherche coopérative permet-il d’instaurer des pratiques professionnelles de soutien à l’acquisition plurilingue du langage en crèche ?

L’article s’ouvre sur une présentation des défis liés à la mise en place d’une recherche centrée sur l’acquisition plurilingue du langage en crèche. Ces défis résultent à la fois du contexte institutionnel de la petite enfance, de son éloignement du monde de la recherche et des représentations que les participantes se font de la place des langues au sein de la structure. Cette présentation est illustrée par des données de terrain (observations directes, journaux de bord et entretiens) que nous avons recueillies au début de notre étude de mai à octobre 2024.

Nous présentons ensuite la méthodologie de notre recherche inspirée de l’ingénierie coopérative (Sensevy, 2021) et les raisons pour lesquelles elle nous est apparue pertinente au regard de notre contexte pour accompagner l’évolution des pratiques des professionnelles. Nous exposons comment nous avons mis en place sur le terrain une telle recherche et présentons le dispositif de travail construit par le collectif au fil des réunions. Ce dispositif constitue un cadre d’actions pour favoriser l’évolution des pratiques professionnelles.

Nous faisons l’hypothèse que le travail mené permet, plus largement, une évolution des façons de percevoir et de mettre en œuvre l’accompagnement à l’acquisition du langage, y compris en dehors des situations proposées par le dispositif. Pour tester cette hypothèse, nous examinons la manière d’agir et de commenter son propre agir chez l’une des professionnelles de la crèche lors de l’atelier du « jeu de la dinette ». Notre analyse s’appuie sur deux de ces ateliers filmés réalisés par la professionnelle à deux moments : en juillet 2024, avant la mise en place du collectif de travail, et en décembre 2025, un an et demi plus tard. L’analyse mobilise également les commentaires de la professionnelle qui a été filmée. Ces commentaires sont consignés dans nos journaux de bord après chaque séance.

Nous nous appuyons sur le cadre théorique de la TACD (Sensevy, 2011) pour analyser les signes de changement dans le discours et les pratiques de la professionnelle d’une séance à l’autre. Ce cadre envisage toute situation didactique comme le résultat d’actions conjointes entre l’apprenant et celui qui transmet un savoir, orientées vers un objectif commun d’enseignement-apprentissage, ici l’acquisition du langage. Les concepts de la TACD sont ainsi mobilisés pour analyser les postures réciproques de la professionnelle et des jeunes enfants autour de cet objectif. Les résultats montrent que la professionnelle est passée d’une non-prise en compte des interventions des enfants dans d’autres langues que le français à une valorisation et une mobilisation de ces différentes langues lors du jeu, ainsi que d’une posture d’encadrement offrant peu d’interactions langagières à une posture d’étayage du langage.

L’article se conclut par une discussion de ces résultats. Il examine dans quelle mesure ils peuvent être interprétés comme résultant du travail coopératif. Nous commentons pour cela la façon dont le dispositif, en constituant un cadre d’actions légitimé par le collectif, a pu être mobilisé par cette professionnelle, faisant ainsi évoluer ses représentations et ses pratiques dans l’accompagnement à l’acquisition du langage. Cet article interroge ainsi l’intérêt d’une recherche coopérative dans la formation des professionnelles de la petite enfance.

Bibliographie

Bijeljac-Babic, R., & Auger, N. (2025). Avoir deux langues et plus à l’école maternelle et élémentaire. Synthèse de la recherche et recommandations. https://pedagogie.ac-toulouse.fr/casnav/avoir-2-langues-et-plus-lecole-maternelle-et-elementaire-csen

Candelier, M. (2008). Approches plurielles, didactiques du plurilinguisme : le même et l’autre. Recherches en didactique des langues et des cultures. Les cahiers de l’Acedle, 2008(5). https://doi.org/10.4000/rdlc.6289

Castellotti, V., & Candelier, M. (2013). Didactique(s) du(des) plurilinguisme(s). ENS Éditions. https://univ-tours.hal.science/hal-01077699

Collectif Didactique pour Enseigner. (2024). Un art de faire ensemble. Les ingénieries coopératives. PU RENNES.

Cummins, J. (1979). Linguistic Interdependence and the Educational Development of Bilingual Children. Review of Educational Research, 49(2), 222–251. https://doi.org/10.3102/00346543049002222

Cummins, P. J. (2021). Rethinking the Education of Multilingual Learners: A Critical Analysis of Theoretical Concepts. Multilingual Matters.

Florit, E., Barachetti, C., Majorano, M., & Lavelli, M. (2024). Linguistic interactions at nursery school and language acquisition of toddlers from low-income bilingual immigrant families and monolingual families. International Journal of Bilingual Education and Bilingualism, 27(4), 455—471. https://doi.org/10.1080/13670050.2023.2223905

Hélot, C. (2013). Le développement langagier du jeune enfant en contextes bilingue et plurilingue : quels enjeux éducatifs pour les structures d’accueil de la petite enfance ? In C. Hélot, M.-N. Rubio, & M. Vandenbroeck (Éds.), Développement du langage et plurilinguisme chez le jeune enfant (pp. 41‑60). Érès éd. https://doi.org/10.3917/eres.helot.2013.01.0041

Hélot, C. (2018). De la pluralité des langues et des cultures en crèche : Ou comment accueillir l’altérité. Spirale — La grande aventure de bébé, 87(3), 71‑81. https://doi.org/10.3917/spi.087.0071

Perraud, C. (2018). Une ingénierie coopérative dans un Établissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT) : un collectif pour penser l’accompagnement. In N. Guirimand, P. Mazereau, & A. Leplège (Éds.), Les nouveaux enjeux du secteur social et médico-social (pp. 201‑216). Champ social. https://doi.org/10.3917/chaso.guiri.2018.01.0201

Sensevy, G. (2011). Le sens du savoir. Éléments pour une théorie de l’action conjointe en didactique. De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.sense.2011.01

Sensevy, G. (2021). Des sciences interventionnelles ancrées sur des alliances entre recherche et terrain ? Le cas des ingénieries coopératives. Raisons éducatives, 25(1), 163‑194. https://doi.org/10.3917/raised.025.0163

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