N°3 / VARIA

Sylvain DETEY, Savons-nous vraiment parler ? Du contrat linguistique comme contrat social, Paris, Armand Colin, 2023

Jordan Souchet

Résumé

L’ouvrage Savons-nous vraiment parler ? sous-titré Du contrat linguistique comme contrat social propose une réflexion scrupuleuse sur notre rapport contemporain à la communication par l’entremise de la parole. Celle-ci occupe une place centrale dans le développement et le fonctionnement de la société pourtant insuffisamment valorisée, dont la dérégulation, causée par une expansion sans limites des nouvelles technologies, entraîne une détérioration des modes d’expression et menace notre contrat social. Pour remédier de façon raisonnable et raisonnée à cette décivilisation, Sylvain Detey esquisse des orientations théorico-pratiques argumentées en faveur d’une éducation à la parole, avec toujours, dans un esprit de dérision et de sérieux, les précautions et les bousculades d’usage lorsqu’il s’agit de mettre à mal des idées préconçues censées incarner une liberté bien mal appliquée. Par exemple, affirmer « je parle comme je veux », devient stérile voire régressif s’il s’agit d’une parole non contrôlée qui est obligatoirement dirigée vers quelqu’un, car même à soi, on ne parle jamais seul ou à personne. Ce manque d’empathie, assumé ou non, découle de raisonnements spécieux limités mais qui se déploient sans limites : la liberté de polluer l’environnement par du « bruit sonore ou linguistique » semble permise au nom d’une liberté d’expression mal comprise, requérant un devoir de réserve perçu comme une censure qui ne dit pas son nom et un réinvestissement de la politesse (« le savoir-vivre linguistique »), interprété comme une réaction symbolisant la défense d’un conformisme soi-disant réservé à la bourgeoisie traditionnelle. Pour l’auteur, la parole constitue un don universel qui, dans une démocratie normalement constituée, se transforme en droit à condition d’admettre les devoirs qu’elle implique tels le respect et la responsabilité vis-à-vis de ses interlocuteurs. Dans une société défiante, pour ne pas dire défaillante en ce qui concerne la parole, l’auteur plaide en faveur d’un contrat linguistique éthique afin de pallier le manque de confiance généralisé mais surtout, garantir à chacun un libre arbitre en connaissance de cause, accessible à tous en développant la capacité, exigeante, de mieux se taire, s’écouter, se comprendre et en définitive, de se parler si l’on souhaite poursuivre à notre gré les avancées de l’évolution humaine. Cet ouvrage met en lumière l'importance de faire preuve de modestie et d'humilité en tirant des leçons de l'apprentissage des langues et des cultures étrangères, des pathologies liées au langage, ainsi que de la gestion des conflits dans des environnements risqués et incertains. Bien communiquer s’apprend mais implique de fournir un effort cognitif et linguistique salutaire pour harmoniser les relations sociales et en retour, influer positivement sur nos manières de parler et d’agir.

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Puisque poser la question c’est y répondre, la formulation rhétorique de l’intitulé oblige à dépasser ce qui semble aller de soi, notre capacité de parole, pour aborder la complexité et les obstacles qui peuvent entraver sa maîtrise à cause d’une prolifération de paroles envahissantes de plus en plus néfastes, et éviter l'enrayement de notre capacité à faire société. Sylvain Detey, professeur de l’Université Waseda à Tokyo, navigue à travers les méandres de la communication, de la plus rudimentaire à la plus sophistiquée, parsemant son discours de citations et de références empruntées à une culture générale et scientifique substantielle. Tout en agrémentant son exploration de touches d'ironie, de truismes et d'analogies, il montre l'importance cruciale de la forme dans ce vaste domaine.

L’ouvrage débute par une note « Au lecteur » illustrant la mesure prophylactique que défend plus généralement l’auteur en explicitant le choix du pronom personnel « il », rattaché au sens universel et faisant référence à l’humain dans sa globalité afin de ne concéder aucune ambiguïté qu’une lecture malveillante pourrait vouloir, mal à propos, détourner de son objectif. Dans l’introduction qui suit, entamée par une référence implicite à Alexis de Tocqueville (« De la Démocratie ») puis remontant à Périclès au Vème siècle avant notre ère ainsi qu’à la genèse de ce travail, l’ouvrage pose d’emblée l’articulation entre l’un des piliers de l’organisation de notre société, la liberté, et celle de s’exprimer par la parole, à condition de ne pas nuire à celle des autres. 

Structuré autour de neuf chapitres sous forme de questions (hormis les chapitres 5 et 7), ce traité-manuel revient sur les fondements, le fonctionnement et le développement de la communication, du langage et de la parole. Évoquant les liens et les différences entre ces notions, la communication peut se restreindre à l’échange d’informations permettant de réduire au maximum l’incertitude des informations de notre environnement (l’entropie minimale face à l’entropie maximale, p.26). Or, si l’on apprend ontogénétiquement à parler relativement vite, nous sommes toute notre vie soumis aux malentendus inhérents à la communication, même dans des situations familières où nous pensons que notre pensée se manifeste parfaitement par ce que nous disons, sans même y faire attention. Pour prendre conscience des fragilités de nos modes de fonctionnement communicatif, l’auteur invite à se considérer comme de potentiels handicapés communicationnels pour s’orienter vers l’expertise communicative, du moins l’intelligibilité à ne plus corréler avec le niveau d’intelligence et de crédibilité. Dans ce sens, l’apprentissage d’une langue étrangère ou l’enseignement d’une langue parlée aide à relever la nature des interférences et l’imperfection toujours présente dans la communication, impossible à lever totalement, tant sur le plan linguistique que cognitif.

En défendant une perspective évolutionniste, l'auteur, expert internationalement reconnu en sciences du langage, s'appuie sur des concepts tels que la norme, la variété, la variation, l'accent et la prononciation. Il étaye son argumentation en se référant à de nombreuses études en sciences cognitives, soulignant que parler nous engage, car dire, c'est agir. Loin de se complaire dans le constat passif, l'auteur aspire à éliminer les biais idéologiques, sociologiques et émotionnels liés aux mécanismes linguistiques et cognitifs de la communication. Il met particulièrement en évidence la distinction entre le système communicationnel des animaux et le langage réflexif propre aux êtres humains, capables de narration et d'abstraction, afin de promouvoir une compréhension plus nuancée et éclairée.

Tout au long de l’ouvrage, Sylvain Detey restitue l’importance psychosociale de la forme (formulation ou réalisation phonétique) de la parole, de l'acquisition naturelle du langage à l’expertise linguistique, jamais définitive. S’appuyant sur son expérience d’enseignant-chercheur et de linguiste, la démarche se veut scientifique et pédagogique, ouverte à la discussion et au décentrement. À rebours d’approches ésotériques, militantes et prescriptives en vogue pouvant fausser la portée argumentative, l’auteur s’attache à justifier l’urgence d’une éducation à la primauté et à la spécificité de la parole, universelle et singulière, par le biais de la raison et d’un processus nécessairement démocratique afin de réfléchir et définir ensemble le bien et les intérêts communs qu’elle doit garantir. 

En montrant que la parole se distingue de la langue puisque consciente ou pas, son idiosyncrasie relève de l’individu par ses choix et son usage, Sylvain Detey met l’accent sur l’incidence de la voix car parler la même langue ne suffit pas, encore faut-il pouvoir déceler les indices d’une communication réussie sur la base d’éléments physiques et tangibles. En prenant bien garde de ne pas tomber dans l’orientalisme du développement personnel, telle la notion d’ikigai qui essentialise sous couvert de vouloir s’ouvrir au monde (p. 191), l’auteur reprend certains concepts japonais, notamment le kata (« la bonne manière de faire »), pour illustrer la dimension anthropologique et culturelle située qui prévaut dans les finalités de la communication et de ce qui est valorisé socialement telle « la recherche de compromis et d’harmonie sociale » (p. 42) au Japon. 

La forme ne peut être si facilement évacuée, « bien parler » ne correspond pas à une « bonne connaissance » de la langue mais à un usage idoine articulant outils linguistiques et prononciation en adéquation avec l’interaction verbale, subie ou désirée. Cette compétence de communication est intimement liée à la définition de notre existence sociale. C’est aussi le meilleur moyen de lutter contre la violence verbale démultipliée par les réseaux sociaux et le manque de préparation à leur utilisation, allant jusqu’à engendrer de la violence physique et psychologique. Dans un tel contexte, diminuer l’incertitude, sans la supprimer totalement, revient à ce que chacun maîtrise un tant soit peu sa conduite, à l’image du respect élémentaire du Code de la route censé garantir la bonne utilisation des voies publiques, et défendu par l’auteur afin d’atténuer l’asservissement à des opinions et des émotions appauvrissantes qui engorgent de nombreuses voix désormais publiques. 

L’observation de la réalité des usages linguistiques à travers des descriptions scientifiques étayées, doit permettre d’orienter l’action éducative à définir et à exercer en considérant que l’on peut modifier et améliorer sa manière de parler, quel que soit le fatalisme ambiant revendiqué par l’exacerbation de tout ce qui participe de l’assignation à une manière de parler, puisque la variation constitue déjà le propre de la parole et de l’individu. D’où la nécessité d’une norme linguistique, sans jugement moral comme doit l’être la posture du linguiste, afin de diminuer l’effort linguistique pour se faire comprendre, et impliquant une meilleure prise en compte du cadre d’expression, public ou privé, en ligne ou hors ligne, déterminant la teneur et la conformité ou non de l’échange. En outre, Sylvain Detey souligne l’importance des besoins cognitifs imperceptibles de la norme linguistique (automatisation, économie d’énergie et de temps, anticipation, prédictibilité, fluidité de l’interaction) qui cependant régissent et régulent notre compétence de communication (p.104) comme l’homéostasie en biologie maintient l’organisme vivant en équilibre. 

Suffisamment fiable pour nourrir la langue et la parole lors de la communication avec ses pairs, la stabilité de la norme et la diversité des phénomènes de variations ne doivent pas viser à exclure ou à uniformiser les différentes manières de parler mais à se rapprocher d’une variété moyenne de référence partagée par le plus de monde le plus longtemps, au-delà des tendances que les usages sociaux et les évolutions permanentes vont naturellement trier au fil du temps. Le problème réside dans l’évaluation collective de la valeur sociale attribuée à des formes conversationnelles ordinaires moins normées que d’autres composantes du langage plus formelles, à plus forte raison lorsque la culture linguistique et la réflexion sur la compétence sociolinguistique (nationale et internationale) qui distingue perception et production parmi plusieurs fonctions (locutoire, illocutoire et perlocutoire) reste déficiente. 

Si nous évaluons constamment la parole des autres, nous sommes moins enclins à remettre en question nos certitudes linguistiques de natifs, nous donnant l’illusion d’être expert. Notre parole, multimodale, est si ancrée en nous qu’il est difficile de la percevoir et d’en mesurer les conséquences, sur les autres et sur soi. Par ailleurs, nous la modulons sans cesse selon nos interlocuteurs (enfants, étrangers, bruits) ce qui laisse entendre que nous pouvons mieux la surveiller selon trois modalités que met en relief Sylvain Detey : la voix, la prononciation et le style de parole (p. 118) en faisant preuve d’attention, de retenue et d’empathie (p. 244) pour lutter contre le phonocentrisme et améliorer notre comportement communicatif. Pour cela, la prononciation semble un terreau fertile. En effet, si la voix repose sur des attributs physiologiques sauf lors d’ajustements à un contexte donné, la prononciation, à l’instar d’autres considérations esthétiques, artistiques et sportives, peut être transformée (p.116). 

Bien que nous ne puissions tout maîtriser et qu’il ne s’agisse en aucun cas de restreindre la liberté de parole, apprendre à la contrôler pour mieux accomplir un ensemble de tâches au sein d'un spectre plus vaste d'expériences et de connaissances permet de mieux s’accomplir en affinant nos représentations et nos performances linguistiques. Sylvain Detey souligne que la prolifération de nuisances informationnelles, diffusées sans distinction, ni hiérarchisation, nécessite une réévaluation de notre approche de la communication tant dans les médias que dans le système éducatif. Il propose la création d'un contrat linguistique visant à préserver la liberté tout en mettant l'éducation à la parole au cœur du processus, via une formation solide à la fois scientifique et linguistique.

La défense constante de la liberté est liée à une notion souvent négligée mais essentielle au bien commun : la responsabilité de la parole, qu'elle soit publique ou privée. Sylvain Detey cherche à revitaliser le contrat social par un contrat linguistique en construction, incitant à une éducation à la parole et au silence, encourageant chacun à réfléchir et à agir sur son utilisation du langage comme on le ferait pour toute autre activité quotidienne, dans l'idée d'une communication où le lien linguistique nourrit le lien social, de l'intérêt particulier à l'intérêt général.

À la fin de l'ouvrage, l'auteur aborde brièvement la théorie des bulles pour explorer les possibilités d'un contrat linguistique dans le futur, nécessaire dès à présent. En conclusion, trois annexes originales (les « dix-huit commandements linguistiques moralisateurs » ; « Pourquoi légiférer sur la parole n'est pas tâche aisée » ; « Et vous, comment parlez-vous ? ») proposent aux lecteurs de prolonger la discussion et la réflexion sur les moyens individuels et collectifs à mettre en œuvre. Destiné aux professionnels de la communication et à tout citoyen intéressé par le rôle crucial de la parole dans notre société et du langage dans notre humanité, cet ouvrage interpelle et rappelle que le « don » de la parole s'accompagne, autant que faire se peut, du devoir de « bien parler ».

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